Playtime

PlaytimeUn film mal-aimé :

Pour tourner « Playtime », Jacques Tati a construit un décor de près de 15 000 mètres-carrés dans le bois de Vincennes, le budget du film est tel que l’ensemble de la presse française de l’époque pointe férocement du doigt l’œuvre du mégalomane Jacques Tati. On murmure aussi que cette nouvelle aventure de M. Hulot est bien différente de ses précédentes, et notamment beaucoup moins drôle.

En 1968, le couperet tombe : le premier film français tourné en 70 mm est un échec retentissant, précipitant la maison de production de l’acteur réalisateur en faillite. Blessé dans son amour propre, Jacques Tati ne se remettra pas de la déroute de ce qui devait être le film de sa vie.

Les années suivantes, le film sera maltraité, saisi par la justice puis racheté. Jugé trop long, il sera coupé sans pitié par des investisseurs peu attachés aux aspects artistiques. A la fin des années 70, le film ressort en salle dans un montage renié par le réalisateur. Toutes les copies effectuées sont faites à partir de la pellicule originale qui se détériore ainsi considérablement et en très peu de temps. Le film ne passe pas à la télévision pour ces raisons, mais aussi parce qu’il a été conçu presque exclusivement pour le cinéma.

En 1999, Jérôme Deschamps, créateur de la troupe des Deschiens, cousins éloignés de M. Hulot, décide de racheter les droits du film. Sa société « Les films de mon oncle » restaure impeccablement l’œuvre de Tati en ayant une seule idée en tête : rendre toute son intégrité à « Playtime ».

La redécouverte d’un chef-d’oeuvre :

Dès les premières secondes, Tati propose aux spectateurs d’entrer progressivement dans son jeu. Un personnage à l’écran, puis deux… puis une foule de personnages et de situations toujours sur le même plan ! « Playtime » n’a pas été fait pour l’écran mais pour l’œil », avouera Tati. Si le spectateur tient à profiter pleinement du spectacle, il faudra qu’il active réellement sa pupille car la moindre parcelle d’écran renferme souvent une information ou un gag. En gros, la qualité du film dépend de l’activité oculaire du spectateur… mais aussi de son activité auditive, encore que cette fois, la très riche bande-son de ce film « muet » éclate littéralement aux oreilles !

Le principe est simple : le film est principalement composé de plans fixes et larges, eux-mêmes divisés par un jeu de mise en scène en autant de cadres qu’il y a de situations, sachant que chaque cadre est généralement en interaction étroite avec les autres. Chacun de ces plans présente de nombreux personnages que l’on retrouve par la suite, ou que l’on oublie, mais qui ont tous des caractéristiques propres. Ainsi, certains notent que « Playtime » ne met plus en scène un Charlie Chaplin (en la personne de M. Hulot) mais que tous les personnages présentés sont des Charlie Chaplin en puissance. Ces personnages ne parlent d’ailleurs qu’un franco-anglais quasiment inaudible qui n’ont de la valeur que parce que les personnages y mettent une intonation particulièrement appuyée.

Tout ce petit monde s’agite ainsi harmonieusement, créant l’effet d’un univers mécanisé à l’extrême, une sorte de ballet artistique représentant la société moderne. Pour arriver à créer l’illusion parfaite, Tati prenait chaque figurant isolement et lui expliquait la façon dont il devait se comporter. Entre chacune de ses séquences-fleuves, Tati n’oublie cependant pas d’intégrer des gags plus classiques, mais toujours d’une efficacité redoutable, mettant par exemple en scène un M. Hulot dépassé par le monde qui l’entoure. On retrouve alors les effets comiques qui ont fait le succès des précédents films du réalisateur.

Une structure en forme de clé de voûte :

La structure de « Playtime » reste particulièrement ingénieuse. Le film se divise en quatre parties bien distinctes : l’arrivée des touristes américains à l’aéroport et l’apparition de M. Hulot qui cherche son chemin, la découverte du grand magasin, l’arrivée des touristes dans le restaurant-catastrophe, et le manège final des voitures.

La structure du film met en avant une architecture moderne et écrasante où tout est calculé pour que chaque individu agisse dans le sens où l’a prévu l’architecte. Si vous faites quelque chose qui n’a pas été prévu par ce dernier, comme faire tomber son parapluie dans l’aéroport, vous n’entrez plus dans les normes et devenez ainsi presque hors-la-loi. Mais comme Tati a réalisé « Playtime » pour défendre l’individu, le film évolue en sa faveur. On commence dans l’aéroport où tout est carré et prévu pour être dans la norme et on termine dans le joyeux bordel du restaurant comme si, quel que soit l’environnement dans lequel il évolue, l’individu s’imposait finalement toujours à son environnement (et non l’inverse). Le manège de voitures devient alors le point final optimiste d’une œuvre qui se veut avant tout joyeuse. Il arrive aussi à point nommé pour reposer l’œil du spectateur, fatigué de 2h00 de mouvements incessants.

Beaucoup ont considéré que Tati critiquait les méfaits du monde moderne. A une époque de révolte estudiantine, le réalisateur fut longtemps taxé de vieux réactionnaire. Il est vrai que le réalisateur n’est pas tendre avec les comportements collectifs auxquels s’abaissent les individus du fait de la société dite moderne. Ces derniers deviennent peu à peu des robots abrutis qui ne prennent plus vraiment le temps de la réflexion. Cependant, la conclusion du film est là pour nous rappeler que Tati ne critique pas le modernisme social mais la fuite du temps présent. Ainsi, à force de vouloir aller de l’avant, l’individu se retrouve en perpétuel décalage avec l’environnement qui l’entoure. On ne compte plus les scènes du film où chaque personnage tente vainement de poursuivre quelqu’un ou quelque chose qui lui échappe.

Ce décalage aboutit à la description d’une société déréglée qui, malgré l’apparente maîtrise de son environnement, semble perpétuellement inefficace. L’environnement qui a été créé pour l’homme devient la principale cause de ses ennuis, étant à l’origine de graves dysfonctionnements allant parfois jusqu’à blesser physiquement. Mais la fin optimiste qui s’attarde sur le manège coloré des voitures reste cependant optimiste ; malgré ses imperfections, la société tourne comme elle le peut, et finalement assez harmonieusement.

Un film qui restera dans l’histoire :

« Playtime » reste méconnu du grand public alors que certains n’hésitent pas à dire qu’il s’agit du meilleur film français jamais réalisé. Malgré une critique acide de la société, « Playtime » reste une œuvre familiale accessible à tous dès l’instant où l’on a compris les règles du jeu que nous propose le réalisateur. Ce dernier souhaitait d’ailleurs au travers de ce film proposer une autre forme de cinéma où l’approche personnelle adoptée par chaque téléspectateur pour voir le film conditionnait la qualité même de l’oeuvre.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :